MEMORIAL DU MARECHAL LECLERC DE HAUTECLOCQUE ET DE LA LIBERATION DE PARIS   MUSEE JEAN MOULIN


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Jean MOULIN

1899 -1943


"Il est des heures où servir son pays à quelque poste que ce soit, à un tel caractère  d'impérieuse obligation que c'est tout naturellement et avec enthousiasme que les hommes de bonne volonté trouvent les forces nécessaires à l'accomplissement de leur tâche"

Jean Moulin. Extrait de "premier combat", Ed. de Minuit, 1983

 

© Mémorial Leclerc - Musée Jean Moulin

c'est le sort des hommes illustres d'être pétrifiés par la gloire. Les années érodent lentement les raisons de leur notoriété et réduisent leur existence aux limites étroites d'un nom célèbre. Jean Moulin, symbole du martyre de la Résistance entré au Panthéon, n'a pas échappé à la règle.

C'est la raison d'être de cette exposition d'insuffler le frémissement de la vie à ce nom prestigieux. Car Jean Moulin n'est pas né crucifié. Il aimait l'existence dans toutes les dimensions que sa curiosité explorait avidement : les œuvres d'art, les amis, sa famille. Ces plaisirs et ces devoirs s'ordonnaient cependant autour d'un dessein central : la politique comme art de vivre ensemble, de protéger les faibles et les déshérités, de museler la férocité des puissants, d'organiser le triomphe de ses convictions, résumées à l'époque dans le vocable exaltant de la République.

Les visiteurs percevront physiquement, dans cette exposition, la césure brutale survenue entre les douceurs de l'avant-guerre et le drame de la Résistance. D'un côté, les photographies d'une vie amicale et familiale harmonieuse, entourée par de nombreuses œuvres graphiques qui marquent l'évolution de sa sensibilité accordée avec celle de son temps. Pourtant le drame n'est pas loin quand on observe le passage de ses aquarelles humoristiques, évoquant les plaisirs de Montparnasse, aux ténèbres des gravures illustrant Tristan Corbière, parmi lesquelles les cadavres de la Fosse de Conlie sont une prescience tragique de la catastrophe inéluctable.

De ces images, il ne restera dans la Résistance que des mots noircissant les morceaux de papier : les dessins, les photos, symboles de la liberté sont remplacés par des télégrammes, des rapports, instruments fragiles de son pouvoir contesté.

Ce sont là des répliques émouvantes de son travail patient, obscur, parfois décevant, pour construire une victoire espérée. Mais elles annoncent aussi la bifurcation tragique vers le sacrifice qui rôde plusieurs semaines autour de lui.

A l'instant du sacrifice suprême, il fut inflexible pour son honneur, allant au-devant de la mort comme il avait été au-devant de la vie : intraitable dans sa volonté d'ennoblir ses convictions par le sang du martyre.

Daniel Cordier
Compagnon de la Libération
Secrétaire de Jean Moulin (juillet 1942-juin 1943)
Biographie de Jean Moulin

( préface du catalogue d'exposition, Christine Levisse-Touzé, Jean Moulin 1899-1943, Ed. Paris Musées,1999 )


 

 

Après l'invasion de la Belgique  le 10 mai 1940 et la percée du front français le 13 à Sedan, l'afflux des réfugiés commence et s'amplifie avec l'ordre du gouvernement , daté du 14 juin, d'avoir à se replier d'urgence avec les "affectés spéciaux". Cette décision a pour effet de vider "de leur substance les organismes administratifs, économiques et sociaux". Comme le souligne Jean Moulin dans son journal, cet ordre  ne fait qu'accélérer la panique et contribue à la fuite des civils. Il n'y a plus de liaison avec le ministère de l'Intérieur. Jean Moulin, bien que dépourvu de moyens en hommes et en matériels, décide de rester à son poste pour montrer aux Allemands qu'il reste une structure administrative  et pour aider les civils victimes des bombardements qui s'intensifient sur la région. Il n'y a plus ni gaz, ni électricité, ni téléphone, ni radio, ni eau. Il ne reste plus qu'environ huit cents habitants sur les vingt-trois mille que comptait la ville de Chartres. Mais les réfugiés affluent toujours; un million, un million cinq cent mille ont déferlé sur l'Eure-et-Loir.

Jean Moulin dans les jardins de la préfecture de Chartres

© Mémorial Leclerc - Musée Jean Moulin

Le 17 juin, des Allemands de la 8e division d'infanterie conduisent Jean Moulin au quartier général et lui intiment l'ordre de signer un document accusant les troupes sénégalaises de l'armée française de massacres sur les populations civiles. Dans cette région, les forces engagées pour la défense sont dans leur majorité des troupes coloniales. Elles ont opposé un vive résistance aux forces ennemies. La propagande nazie dénonce la décadence de l'armée française qui compte dans ses rangs de troupes de couleur, issues de son empire colonial. Le préfet est "brutalisé" toute la journée et se tranche la gorge. Il relate ces évènements dans son journal. "Et pourtant je ne peux pas signer. Je ne peux pas être complice de cette monstrueuse machination qui n'a pu être conçue que par des sadiques en délire. Je ne peux pas sanctionner cet outrage à l'armée française et me déshonorer moi-même. Tout plutôt que cela, tout, même la mort. La mort? Elle ne me fait pas peur (...). Mon devoir est  tout tracé. Les boches verront qu'un français aussi est capable de se saborder.  Je sais que le seul être humain qui pourrait encore me demander des comptes, ma mère, qui m'a donné la vie, me pardonnera lorsqu'elle saura que j'ai fait  cela pour que des soldats français ne puissent pas être traités de criminels et pour qu'elle n'ait pas, elle, à rougir de son fils." Transporté à l'hôpital, Jean Moulin peut reprendre ses activités aux alentours du 22 juin. Pour rassurer sa mère et sa soeur inquiètes d'être sans nouvelles, Jean se fait photographier dans les jardins de la préfecture.

Jean Moulin n'a pas entendu "l'appel" du général de Gaulle. Il reste à son poste pour protéger la population des exactions des troupes et de l'administration allemandes. Au début de juillet 1940, il prend la décision de continuer la lutte et en fait part, le 15, à son vieil ami le commandant Henri Manhès, de l'armée de l'Air, avec lequel il a travaillé au cabinet de Pierre Cot: "nous ne pouvons pas accepter la défaite, il nous faut résister aux Allemands, entreprendre une action clandestine, mais avec prudence et à bon escient. Il faut d'abord nous compter, nous grouper pour pouvoir mieux agir ensuite."         

Son ami Pierre Meunier, ancien collaborateur au cabinet de Pierre Cot, lui rend visite à Chartres au début du mois de septembre et le dissuade de démissionner . Moulin lui confie son intention de jouer un rôle dans la Résistance. Meunier exprimant ses réserves à l'égard du général de Gaulle, trop maurrassien, Moulin lui objecte qu'il est le seul à s'opposer aux Allemands et à Vichy, et qu'il n'y a pas d'autre solution que de l'appuyer. Mais jusqu'en novembre, Jean Moulin ne peut rien entreprendre compte tenu de ses responsabilités de préfet. Le 8 novembre, il est avisé de sa révocation à compter du 2 novembre 1940, dans le cadre plus large de l'épuration administrative et militaire. En quittant Chartres, Jean Moulin prendra soin de se faire délivrer une carte par la préfecture de l'Eure-et-Loir au nom de Joseph Mercier, professeur de droit. Il décide aussitôt de servir la cause de la Résistance, sans pour autant bien la connaître.

 

 

faux papiers anglais de Jean Moulin, alias Joseph Mercier, 

25 octobre 1941 © Mémorial Leclerc - Musée Jean Moulin

( Extrait du catalogue d'exposition, Christine Levisse-Touzé, Jean Moulin (1899-1943), Ed. Paris Musées, 1999 )

 

Jean Moulin s'installe à Saint-Andiol dans les Alpilles et prend contact avec les différents mouvements de zone sud: Libération, Liberté, Mouvement de Libération nationale. En octobre 1941, il gagne Londres et se présente au chef de la France Libre pour demander des moyens au nom des mouvements de zone Sud. Il hésite à rejoindre les Anglais et ou de Gaulle. Il choisit finalement le chef de la France Libre. Le général de Gaulle, qui connaît l'action de ce préfet hors pair, lui confie une double mission: rallier les mouvements de résistance et les unir, et créer l'armée secrète unifiée en séparant les forces militaires des organisations politiques. Il est ainsi parachuté dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942 avec des fonds pour les mouvements, et du matériel de transmission. Il obtient des chefs de mouvement allégeance à la France Libre. Il joue le rôle de modérateur pour aplanir les différents profonds entre Frenay (Combat) et d'Astier de la Vigerie (Libération), après la rencontre du chef de Combat avec Pucheu, ministre de l'Intérieur du gouvernement de Vichy, début 1942. Devenu Rex dans la clandestinité, il réussit à convaincre les mouvements de rassembler leurs forces militaires au sein d'une armée clandestine unifiée que le général Delestraint accepte de mettre sur pied en septembre. Par lettre du général de Gaulle en date du 22 octobre 1942, Jean Moulin est nommé président du Comité de coordination qui comprend,  outre le chef de l'armée clandestine, les chefs des trois grands mouvements. Cette présidence confère à Rex un rôle d'arbitre; c'est un tournant dans l'histoire de la Résistance. Entre temps, le 17, il est fait Compagnon de la Libération.

Le débarquement allié au Maroc et en Algérie, le 8 novembre 1942, accélère le processus de fusion de la résistance. Sa mission est étendue mais devient plus difficile. Il doit aplanir les divergences et son action est alors cruciale. Le 26 janvier 1943, le comité de coordination devient sous son impulsion le Directoire des mouvements unis de résistance, ouvrant la voie de l'unité de commandement. Mais dans le climat de tension de début 1943, la partie est difficile pour Rex. Frenay-commissaire aux Affaires militaires- cherche à imposer son point de vue et à commander le général Delestraint. Dans le débat sur le rôle de l'Armée secrète, il fait front avec Vidal contre Frenay, favorable à l'action immédiate qu'il juge prématurée et risquée. C'est une des raisons du second voyage de Rex avec Delestraint à Londres (13 février-20 mars). L'autre objet est la discussion sur la création d'une "sorte de parlement clandestin". Jean Moulin, comme beaucoup de résistants, est hostile aux anciens partis politiques de la IIIe République. Mais ils réalisent que s'ils ne sont pas intégrés dans une organisme quelconque , cette évolution se fera sans eux et en dehors de la Résistance. Pour l'intérêt supérieur de la France au combat, Rex veut maintenir l'unité. Pour surmonter les préventions de Roosevelt et imposer la France Libre dans les négociations avec Giraud, de Gaulle comprend qu'il lui faut l'appui de toute la Résistance intérieure mais aussi des partis et des syndicats reconstitués dans la clandestinité au sein d'un organisme qui serait un embryon de représentation nationale.

A Londres, de Gaulle confie à Rex, la dure mission de créer le Conseil de la Résistance, et le nomme son seul représentant pour l'ensemble de la France. Devant quelques Compagnons, il tient à le décorer de la Croix de la Libération. Le 8 mai, de Paris, Rex peut annoncer la formation en cours de ce nouvel organisme qui fait du général de Gaulle le seul chef politique de la France au combat. Il réunit en séance plénière et inaugurale le 27 mai au 48 de la rue du Four (6ème), dans l'appartement de son ami René Corbin, les 18 participants représentant mouvements, partis et syndicats. Ils votent la motion reconnaissant le général de Gaulle comme le chef politique et le général Giraud, le chef de l'armée française.

L'arrestation du général Delestraint le 9 juin l'oblige à réunir les représentants de l'Armée secrète au sein des différents mouvements. La réunion se tient à Caluire (près de Lyon) le 21 juin 1943. Les enjeux politiques sont importants. Max doit proposer des mesures transitoires: Aubrac serait inspecteur de zone nord et Lassagne de zone sud. Il ne s'agit nullement de désigner un successeur à Vidal, décision du seul ressort du général de Gaulle.

Moulin est arrêté avec les autres résistants par Barbie, chef de Sipo de la IVème section de Lyon. Torturé, Max, qui savait tout sur la Résistance ne parle pas faisant preuve d'un courage hors du commun. Alors que Barbie lui tend un papier pour y inscrire des noms, il griffonne la caricature de son bourreau. Son adjoint Bouchinet-Serreulles (Sophie), avec l'aide du commissaire "Henry" et les groupes francs de Serge Ravanel, étudient les possibilités de le faire évader de Montluc. Ils n'en ont pas le temps, Max est transféré sur Paris, le 5 juillet, où il subit un nouveau calvaire. Sa tâche aurait pu être anéantie sous les coups de ses bourreaux. Il n'en fut rien. Personne ne fut arrêté car Jean Moulin livra son dernier combat, garder le silence. Il meurt en juillet dans un train, lors de son transfert vers l'Allemagne. Son corps est anonymement rapatrié à Paris et incinéré au Père Lachaise.        

( Extrait du communiqué de presse de l'exposition, Christine Levisse-Touzé, directrice du Mémorial Leclerc - Musée Jean Moulin /1999 )


                   

 

ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE


Les ouvrages en bordeaux sont consultables au Centre de documentation et de recherche du Mémorial Leclerc - Musée Jean Moulin

 

AUBRAC, Raymond, Où la mémoire s'attarde, Odile Jacob, 1996

BOURDET, Claude, L'Aventure incertaine, Ed. Stock, 1975

CLOSON, Louis-Francis, Le temps des passions de 1943 à 1945, de Jean Moulin à la Libération, Ed. Presses de la Cité, 1974

CORDIER, Daniel, Jean Moulin, l'inconnu du Panthéon : tome I, Une ambition pour une République, juin 1899-juin 1936, et tome II, Le choix d'un destin, juin 1936-novembre 1940, Ed. J.C. Lattès, 1989 ; tome III, De Gaulle : capitale de la Résistance, novembre 1940-décembre 1941, Ed. J.C. Lattès, 1993, La République des catacombes, Gallimard, 1999

CREMIEUX-BRILHAC, La France libre, Ed Gallimard, 1996

FRENAY, Henri, La nuit finira, Ed. Robert Laffont, 1973 et colloque organisé par le ministère de la Défense et le secrétariat d'Etat aux anciens Combattants, " Henri Frenay, de la Résistance à l'Europe ", 1997 DE GAULLE, Charles, Mémoires de Guerre, l'Unité, ed. Plon, 1994

Les cahiers de l'IHTP, " Jean Moulin et la Résistance en 1943 ", sous la direction de Jean-Pierre Azema, François Bédarida, Robert Franck, CNRS, n° 27, 1994

LEVISSE-TOUZE, Christine, L'Afrique du Nord dans la guerre 1939-1945, Ed. Albin Michel, 1998

MEUNIER, Pierre, Jean Moulin, mon ami, Ed. de l'Armaçon, 1993

MOULIN, Jean, Premier combat, Ed. de Minuit, rééditions, 1995

MOULIN, Laure, Jean Moulin, Ed. Presses de la Cité, 1982

PEAN, Pierre, Vies et morts de Jean Moulin, Ed. Fayard, 1998

PIKETTY, Guillaume, Pierre Brossolette, un héros de la Résistance, Ed. Odile Jacob, 1998

RAVANEL, Serge, L'Esprit de la Résistance, Ed. du Seuil, 1995

 

Archives audiovisuelles conservées au Centre de documentation et de recherche du Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris, Musée Jean Moulin (ville de Paris), et notamment les témoignages de Raymond et Lucie Aubrac, Robert Chambeiron, Francis-Louis Closon, Daniel Cordier, Pierre Meunier, Christian Pineau, Colette Pons


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