Introduction

Balzac : son oeuvre, sa vie et les mythes

Présentation du dossier

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1- Les Ananas des Jardies

2- Le « Cheval rouge »
 

3- A Passy : mots de passe, escalier dérobé et trappe

L’installation de Balzac à Passy

DOC : l'adresse de Balzac sans sa correspondance

Les mots de passe

Gautier

Gozlan et Solar

L’escalier dérobé et la trappe

La disposition de la maison et le mythe de l’escalier dérobé et de la trappe

Origines tardives du mythe

L’amplification du mythe

Ce que l’on sait aujourd’hui

DOC : le mythe de la trappe et de l'escalier dérobé
 

4- Les poupées aide-mémoire

5- La canne aux turquoises : un mythe ?

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Conclusion

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Bibliographie

Annexes

 

 

 

 

 


 

 

 

 

Les mots de passe

Gautier | Gozlan et Solar

 

Les mots de passe mentionnés par Gautier ont été si souvent attribués au logement de Passy qu'aujourd'hui règne une grande confusion et que l'on peut lire dans un ouvrage récent consacré aux maisons d'écrivains :

" Pour se prémunir contre toute effraction, Balzac usait d'ailleurs de divers stratagèmes : […] utilisation de mots de passe en guise sésame, dont seule une poignée d'initiés avait connaissance : " J'apporte des dentelles de Belgique ", " la saison des prunes est arrivée 60 ".

Si dans son logement de Passy, Balzac prenait vraiment des précautions pour être discret, il se cachait sous un faux nom et usait (vraisemblablement) de mots de passe, on ne sait si les mots de passe rapportés par Gautier abondamment repris par la suite dans tous types d'écrits concernant Balzac, ont été réellement employés par le romancier et ses visiteurs.

 

Gozlan et Solar

Dans son livre Balzac chez lui, souvenirs des Jardies, Léon Gozlan retranscrit un passage des Mémoires de Félix Solar (1815-1870), directeur du journal L'Epoque, qui a contribué à fonder la légende d'un mot de passe appliqué cette fois dès le départ au logement de Passy.

[C'est Solar qui parle]

" Affligé de la direction d'un journal, dit M. Solar […] - j'avais écrit à M. de Balzac pour lui demander un roman. Balzac me donna rendez-vous chez lui. Il avait eu la précaution dans sa lettre que j'ai conservée, de me marquer le mot de passe pour arriver à sa personne. Il fallait demander madame de Bri…
A l'époque de notre rendez-vous, Balzac habitait le village de Passy, rue Basse, 19.
Je vais à Passy, j'affronte les pavés rabouteux de la rue Basse, qui est très haute, malgré sa dénomination hypocrite, et je demande au concierge de la maison, n°19, madame de Bri…
Ce concierge, méfiant comme un verrou, me regarda jusqu'au fond des yeux ; à peine rassuré après cet examen, doublé pourtant du mot de passe, il murmura : " Montez au premier". Son regard sinueux m'accompagna longtemps en spirale : ce ne fut pas politesse.
Je montai au premier.
Au premier, je trouvai, plantée sur le carré, la femme du concierge. Elle faisait sentinelle au seuil d'une porte qui donnait sur un perron.
- Madame de Bri…, s'il vous plaît ?
Le perron avait un double escalier.
- Descendez dans la cour, me dit la concierge.
J'étais monté d'un côté, je descendis de l'autre ; comme on le pratiquerait pour une double échelle.
Au bas de l'escalier, je rencontrai la petite fille du portier, nouvel obstacle qui me barra le passage. Nouveau recours au talisman, au Sésame, ouvre-toi ! Pour la troisième fois, je répétai : Madame de Bri…, s'il vous plaît ?
La petite fille, d'un air fin et mystérieux, me montra du doigt, au fond de la cour, une chartreuse lézardée, délabrée, hermétiquement close. On eût dit une de ces maisons solitaires de la banlieue de Paris, qui attendent derrière leurs vitres chassieuses depuis un quart de siècle un locataire mythologique. Je sonnai sans espoir, convaincu que mon coup de sonnette, au milieu de toutes ses poussières, ne pouvait réveiller qu'une tribu de chauve-souris et de souris moins chauves
A ma grande surprise, la porte cria, elle cria fort, par exemple, et une honnête servante allemande parut sur le seuil. Elle était vivante ! Je répétai encore : - Madame de Bri ?
Une dame d'une quarantaine d'années, à la figure grasse, monacale et reposée, une sœur tourière sortit lentement de l'ombre bleue et tranquille du vestibule. C'était elle. Enfin ! c'était le dernier mot de l'énigme domiciliaire, c'était madame de Bri… ! Elle articula mon nom qu'elle enveloppa d'un sourire béat et m'ouvrit elle-même la porte du cabinet de M. de Balzac.
J'entrai dans le sanctuaire 61".

Mais ce récit, célèbre et séduisant par son côté mystérieux et presque inquiétant, est à considérer avec précaution. D'une part Léon Gozlan, comme le souligne Roger Pierrot, n'était pas vraiment un intime de Balzac. D'autre part, comme le fait remarquer Judith Petit, ancien conservateur de la Maison de Balzac, ce récit, un peu plus loin, est inexact. En effet, une photographie de la façade ouest de l'appartement de Balzac datant de la fin du XIXe siècle, montre que dans le cabinet de travail, il n'y avait pas de porte vitrée donnant sur le jardin 62.
Le récit de Solar avec ses trois étapes pour accéder à Balzac et le mot de passe " Madame de Bri, s'il vous plaît ? " a été très souvent cité et déformé dans la presse du XXe siècle. La formule s'est transformée par exemple en " Madame de Bri reçoit-elle 63? ". Et la gouvernante de Balzac, Mme de Brugnol, a vu son nom transformé en " Madame de Bru 64".

Repris abondamment dans la presse du XXe siècle, dans les biographies et même dans les guides touristiques, le mythe des mots de passe a connu et connaît toujours une grande postérité. Il ne semble pas exister de preuve fiable de la véracité des mots de passe cités par les contemporains de Balzac. Cependant de nombreux éléments (correspondance de Balzac, choix de s'installer à Passy sous un nom d'emprunt, configuration de la maison) attestent de la prudence et de la discrétion de l'auteur de La Comédie humaine.

 

 

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NOTES :

60 Hélène Rochette, Maisons d’écrivains et d’artistes, Paris et ses alentours, Paris, Parigramme, 2004, p. 48.

61 Léon Gozlan, Balzac chez lui, souvenirs des Jardies, Paris, Michel Lévy frères, A la Librairie Nouvelle, 1862, p. 33-35.

62 « Une porte vitrée, ouvrant sur un petit jardin planté de maigres massifs de lilas, éclairait le cabinet dont les murs étaient tapissés de tableaux sans cadres et de cadres sans tableaux ». Ibid. ; p. 178.

63 Le Cri de Paris, 1910.

64 Le Courrier Picard, 16 novembre 1966.