Les mots
de passe
Gautier | Gozlan et
Solar
Les mots de passe mentionnés par Gautier
ont été si souvent attribués au logement
de Passy qu'aujourd'hui règne une grande confusion
et que l'on peut lire dans un ouvrage récent consacré aux
maisons d'écrivains :
" Pour se prémunir contre
toute effraction, Balzac usait d'ailleurs de divers
stratagèmes : [
] utilisation de mots de
passe en guise sésame, dont seule une poignée
d'initiés avait connaissance : " J'apporte
des dentelles de Belgique ", " la saison
des prunes est arrivée 60 ".
Si dans son logement de Passy, Balzac
prenait vraiment des précautions pour être
discret, il se cachait sous un faux nom et usait (vraisemblablement)
de mots de passe, on ne sait si les mots de passe rapportés
par Gautier abondamment repris par la suite dans tous
types d'écrits concernant Balzac, ont été réellement
employés par le romancier et ses visiteurs.
Gozlan et Solar
Dans son livre Balzac
chez lui, souvenirs des Jardies, Léon
Gozlan retranscrit un passage des Mémoires de
Félix Solar (1815-1870), directeur du journal L'Epoque,
qui a contribué à fonder la légende
d'un mot de passe appliqué cette fois dès
le départ au logement de Passy.
[C'est Solar qui parle]
" Affligé de la direction
d'un journal, dit M. Solar [
] - j'avais écrit à M.
de Balzac pour lui demander un roman. Balzac me donna
rendez-vous chez lui. Il avait eu la précaution
dans sa lettre que j'ai conservée, de me marquer
le mot de passe pour arriver à sa personne.
Il fallait demander madame de Bri
A l'époque de notre rendez-vous, Balzac habitait le village de Passy,
rue Basse, 19.
Je vais à Passy, j'affronte les pavés rabouteux de la rue Basse,
qui est très haute, malgré sa dénomination hypocrite,
et je demande au concierge de la maison, n°19, madame de Bri
Ce concierge, méfiant comme un verrou, me regarda jusqu'au fond des
yeux ; à peine rassuré après cet examen, doublé pourtant
du mot de passe, il murmura : " Montez au premier". Son regard sinueux
m'accompagna longtemps en spirale : ce ne fut pas politesse.
Je montai au premier.
Au premier, je trouvai, plantée sur le carré, la femme du concierge.
Elle faisait sentinelle au seuil d'une porte qui donnait sur un perron.
- Madame de Bri
, s'il vous plaît ?
Le perron avait un double escalier.
- Descendez dans la cour, me dit la concierge.
J'étais monté d'un côté, je descendis de l'autre
; comme on le pratiquerait pour une double échelle.
Au bas de l'escalier, je rencontrai la petite fille du portier, nouvel obstacle
qui me barra le passage. Nouveau recours au talisman, au Sésame, ouvre-toi
! Pour la troisième fois, je répétai : Madame de Bri
,
s'il vous plaît ?
La petite fille, d'un air fin et mystérieux, me montra du doigt, au
fond de la cour, une chartreuse lézardée, délabrée,
hermétiquement close. On eût dit une de ces maisons solitaires
de la banlieue de Paris, qui attendent derrière leurs vitres chassieuses
depuis un quart de siècle un locataire mythologique. Je sonnai sans
espoir, convaincu que mon coup de sonnette, au milieu de toutes ses poussières,
ne pouvait réveiller qu'une tribu de chauve-souris et de souris moins
chauves
A ma grande surprise, la porte cria, elle cria fort, par exemple, et une honnête
servante allemande parut sur le seuil. Elle était vivante ! Je répétai
encore : - Madame de Bri ?
Une dame d'une quarantaine d'années, à la figure grasse, monacale
et reposée, une sur tourière sortit lentement de l'ombre
bleue et tranquille du vestibule. C'était elle. Enfin ! c'était
le dernier mot de l'énigme domiciliaire, c'était madame de Bri
!
Elle articula mon nom qu'elle enveloppa d'un sourire béat et m'ouvrit
elle-même la porte du cabinet de M. de Balzac.
J'entrai dans le sanctuaire 61".
Mais ce récit, célèbre et séduisant par son côté mystérieux
et presque inquiétant, est à considérer avec précaution.
D'une part Léon Gozlan, comme le souligne Roger Pierrot, n'était
pas vraiment un intime de Balzac. D'autre part, comme le fait remarquer Judith
Petit, ancien conservateur de la Maison de Balzac, ce récit, un peu
plus loin, est inexact. En effet, une photographie de la façade ouest
de l'appartement de Balzac datant de la fin du XIXe siècle, montre que
dans le cabinet de travail, il n'y avait pas de porte vitrée donnant
sur le jardin 62.
Le récit de Solar avec ses trois étapes pour accéder à Balzac
et le mot de passe " Madame de Bri, s'il vous plaît ? " a été très
souvent cité et déformé dans la presse du XXe siècle.
La formule s'est transformée par exemple en " Madame de Bri reçoit-elle 63? ".
Et la gouvernante de Balzac, Mme de Brugnol, a vu son nom transformé en " Madame
de Bru 64".
Repris abondamment dans la presse du XXe
siècle, dans les biographies et même
dans les guides touristiques, le mythe des mots de
passe a connu et connaît toujours une grande
postérité. Il ne semble pas exister de
preuve fiable de la véracité des mots
de passe cités par les contemporains de Balzac.
Cependant de nombreux éléments (correspondance
de Balzac, choix de s'installer à Passy sous
un nom d'emprunt, configuration de la maison) attestent
de la prudence et de la discrétion de l'auteur
de La Comédie humaine.
***
NOTES :
60 Hélène
Rochette, Maisons d’écrivains
et d’artistes, Paris et ses alentours, Paris,
Parigramme, 2004, p. 48. 61 Léon
Gozlan, Balzac chez lui, souvenirs des Jardies,
Paris, Michel Lévy frères, A la Librairie
Nouvelle, 1862, p. 33-35.
62 « Une
porte vitrée, ouvrant sur un petit jardin planté de
maigres massifs de lilas, éclairait le cabinet dont les murs étaient
tapissés de tableaux sans cadres et de cadres sans tableaux ». Ibid.
; p. 178.
63 Le
Cri de Paris, 1910.
64 Le
Courrier Picard, 16 novembre 1966.
|